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Cabinet Mélusine Astrologie, dates en main

Intuition & symboles

La synchronicité : ce que Jung et Pauli ont réellement écrit

Le mot circule partout, détaché de son auteur. Jung l'a forgé dans un livre écrit à deux mains avec un prix Nobel de physique, et son exemple principal était une expérience astrologique qu'il a lui-même jugée décevante.

Par Mélusine

Jeu de tarot de Marseille complet, étalé sur fond noir

Planche : Tarot World Project, d’après N. Conver (1760), CC BY-SA 4.0

Le mot est devenu si courant qu’on l’emploie pour n’importe quelle coïncidence un peu troublante. Il a pourtant une date, un auteur, et une définition précise qui exclut une bonne part de ce qu’on range aujourd’hui sous ce nom. Il vient de Carl Gustav Jung, et il a été exposé dans un ouvrage publié en 1952 avec le physicien Wolfgang Pauli, prix Nobel 1945.

La définition de Jung

Jung appelle synchronicité la coïncidence signifiante d’un événement intérieur et d’un événement extérieur, sans lien causal entre eux. Trois conditions, donc, et toutes les trois nécessaires : simultanéité ou quasi-simultanéité, absence de cause reliant les deux faits, et un sens pour la personne qui les vit.

Cette troisième condition est celle qu’on oublie le plus souvent, et c’est aussi la plus gênante. Le sens n’est pas dans les faits : il est éprouvé par quelqu’un. Jung ne prétend pas le contraire, et c’est à la fois l’honnêteté de sa position et sa faiblesse.

Le scarabée

L’exemple qu’il donne est passé à la postérité. Une patiente très rationnelle lui raconte un rêve dans lequel on lui offre un scarabée d’or. Au même moment, Jung entend un cognement à la fenêtre : un insecte s’y heurte, une cétoine dorée, l’équivalent européen le plus proche du scarabée. Il ouvre, attrape l’insecte, et le tend à sa patiente. L’épisode, écrit-il, a fait céder une résistance que des mois d’analyse n’avaient pas entamée.

Ce qui m’intéresse dans ce récit n’est pas la coïncidence, dont la probabilité n’est d’ailleurs pas nulle — on est en Suisse, en été, près d’une fenêtre. C’est l’usage que Jung en fait : un levier thérapeutique, pas une preuve. Il le dit lui-même.

Le livre à deux mains

L’ouvrage de 1952, Naturerklärung und Psyche, réunit deux textes. Celui de Jung expose la synchronicité comme « principe de relation acausale ». Celui de Pauli porte sur l’influence des idées archétypales sur les théories scientifiques de Kepler — comment un astronome du XVIIe siècle a construit ses hypothèses à partir de figures symboliques.

Les deux hommes ont correspondu pendant plus de vingt ans. Pauli, qui avait suivi une analyse jungienne, cherchait un cadre conceptuel pour articuler psyché et matière, à une époque où la physique quantique bousculait l’idée de causalité. Jung employait d’ailleurs volontiers le vocabulaire du symbole figuré pour décrire ces correspondances. Il convient de rappeler que cette analogie entre indétermination quantique et psychisme n’a reçu aucune suite en physique : elle est restée un dialogue entre deux chercheurs, et c’est ainsi qu’il faut la lire.

L’expérience astrologique de Jung

Voici la partie la moins citée, et la plus instructive pour ce site. Dans ce même essai, Jung rapporte une expérience qu’il a menée sur des thèmes de couples mariés — 483 couples au total, étudiés par lots successifs. Il cherchait à savoir si certains aspects traditionnellement associés au mariage, notamment entre la Lune de l’un et le Soleil ou la Lune de l’autre, apparaissaient plus souvent qu’attendu.

Les premiers lots donnent des résultats apparemment remarquables. Puis, à mesure que l’échantillon grandit, l’effet s’amenuise et rejoint le hasard. Jung en tire une conclusion que peu d’astrologues citent : le résultat n’est pas une preuve astrologique, et il voit dans la succession de ces coïncidences initiales une illustration de la synchronicité elle-même — l’attente de l’expérimentateur produisant les regroupements qui l’intéressent.

C’est un raisonnement circulaire, et il faut le dire. Mais il a le mérite de ne pas maquiller un résultat décevant en victoire, ce qui arrive souvent dans ce domaine, de part et d’autre. On comparera utilement cette démarche avec le test de Carlson et avec les statistiques de Gauquelin, qui posent la même question avec des outils plus rigoureux et sur des effectifs bien supérieurs.

Ce qui sépare la synchronicité d’une coïncidence ordinaire

Pratiquement rien, du point de vue des faits — et tout, du point de vue de l’expérience vécue. C’est pourquoi le mot est si difficile à manier. Deux garde-fous me paraissent utiles.

Le premier est arithmétique : les coïncidences improbables sont statistiquement inévitables. Un événement dont la probabilité est d’un sur un million se produit plusieurs fois par jour dans un pays de soixante-sept millions d’habitants — le même raisonnement vaut pour les tests symboliques dont on retient les réussites. Ce que nous appelons une coïncidence remarquable est souvent une coïncidence remarquée, les milliers d’autres passant inaperçues.

Le second est pratique : une synchronicité n’indique pas quoi faire. Elle signale, au mieux, qu’une question est active. En faire une instruction revient à céder ce qui reste de décision, et c’est précisément le point où la lecture des coïncidences cesse d’être utile. Sur la question de savoir si quelque chose, dans le monde, relie réellement ces deux ordres de faits, je n’ai aucune hypothèse à défendre : Jung lui-même n’en proposait pas, et quarante ans de correspondance avec un physicien n’ont rien produit de testable.

La synchronicité est-elle une notion scientifique ?

Non. C’est un concept de psychologie des profondeurs, proposé par Jung en 1952, qui n’a pas été repris par la psychologie expérimentale ni par la physique. La collaboration avec Pauli lui a donné une aura de scientificité que son contenu ne soutient pas.

Quelle différence avec le hasard ?

Du point de vue des faits, aucune qui soit mesurable : les deux décrivent la rencontre de deux séries causales indépendantes. La différence tient au sens éprouvé par la personne, ce qui place la notion du côté de l’expérience subjective, pas de la description du monde.

Jung croyait-il à l’astrologie ?

Il s’y est intéressé de près, l’utilisait parfois en consultation comme outil de description symbolique, et a mené l’expérience sur les couples mariés rapportée dans l’essai de 1952. Mais il n’en a jamais tiré d’affirmation causale, et il a lui-même relativisé son résultat statistique lorsque l’échantillon s’est élargi.