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Intuition & symboles

Vert ou bleu ? Ce que dit vraiment ce test de perception des couleurs

Face à un turquoise, une partie des gens dit bleu, l’autre vert. Ce n’est pas un défaut de vue : c’est l’endroit où votre cerveau place la frontière entre deux mots.

Par Mélusine · revu le 19 octobre 2026

Jeu de tarot de Marseille complet, étalé sur fond noir

Planche : Tarot World Project, d’après N. Conver (1760), CC BY-SA 4.0

Si vous voyez du vert là où votre voisin voit du bleu, vos yeux ne sont pas en cause. Le test qui a circulé en 2024 ne mesure pas votre acuité : il mesure l’endroit où vous placez la frontière entre deux mots, sur une bande de teintes où la lumière ne trace aucune ligne. Le turquoise n’est ni bleu ni vert. C’est vous qui tranchez, et chacun tranche un peu ailleurs.

Le test de Patrick Mineault : une frontière, pas un verdict

Le test s’appelle « Is my blue your blue? ». Il a été mis en ligne à l’été 2024 par Patrick Mineault, chercheur en neurosciences et en intelligence artificielle, et il a fait le tour des réseaux fin août et en septembre 2024. Le principe est sec : une couleur unie remplit l’écran, vous cliquez « bleu » ou « vert ». Les teintes se resserrent à chaque réponse, puis le site place votre frontière sur un dégradé, comparée à celle des autres. La presse a parlé de plus d’un million et demi de visiteurs.

Le dégradé suit le cercle des teintes informatiques (le codage HSL), où 120 désigne le vert pur, 240 le bleu pur et 180 le cyan, pile au milieu. D’après les résultats partagés par les participants, la médiane tombe vers 174 ou 175 : la majorité range donc le cyan du côté du bleu. Mineault a lui-même écrit que son test est « loin d’être parfait ». L’étalonnage de l’écran, l’éclairage de la pièce et le mode nuit suffisent à déplacer le résultat de plusieurs crans.

Trois cônes et un cerveau qui compare

La rétine humaine compte environ 6 à 7 millions de cônes, les cellules qui captent la couleur. Il en existe trois sortes. Les cônes S réagissent surtout vers 420 nanomètres, dans le violet-bleu. Les cônes M culminent vers 530 nm, dans le vert. Les cônes L culminent vers 560 nm, dans le jaune-vert. Aucun cône ne « voit » le bleu ou le vert : chacun envoie seulement un niveau d’activité. C’est le cerveau qui compare ces signaux, selon des paires opposées décrites par le physiologiste Ewald Hering à la fin du XIXe siècle : rouge contre vert, bleu contre jaune, clair contre sombre.

Un turquoise stimule à la fois les cônes M et les cônes S : le signal est réellement intermédiaire. S’y ajoutent des écarts individuels documentés. La sensibilité maximale des cônes varie de quelques nanomètres d’une personne à l’autre, et le cristallin jaunit avec l’âge, ce qui filtre une partie du bleu. Deux vues parfaitement normales ne reçoivent donc pas le même message.

Les mots découpent le spectre

Le second facteur est la langue. Beaucoup de langues n’ont pas, ou n’avaient pas, de terme séparé pour le bleu et le vert. Les linguistes appellent cette catégorie unique « grue », mot-valise de green et blue emprunté au philosophe Nelson Goodman, qui l’avait forgé en 1955 pour un tout autre problème de logique. En 1969, Brent Berlin et Paul Kay, dans Basic Color Terms, ont observé que les langues ajoutent leurs termes de couleur dans un ordre assez régulier : un mot de base pour le marron, le violet, le rose, l’orange ou le gris n’apparaît en général qu’après la séparation du vert et du bleu.

Langue Terme Ce qu’il recouvre
Japonais ao Le bleu, et certains verts : le feu de circulation « vert » se dit encore ao
Vietnamien xanh Bleu et vert ; on précise xanh lá cây (couleur de feuille) ou xanh da trời (couleur de ciel)
Gallois traditionnel glas Le bleu, mais aussi le vert de l’herbe et certains gris
Himba (Namibie) buru Une partie des verts et des bleus, dans une langue qui compte peu de termes de couleur
Russe goluboy / siniy Deux mots de base distincts pour le bleu clair et le bleu foncé
Français bleu / vert Deux catégories, avec turquoise, cyan ou sarcelle pour l’entre-deux

Le cas russe est le plus étudié. En 2007, l’équipe de Jonathan Winawer et Lera Boroditsky a montré dans la revue PNAS que les russophones distinguent plus vite deux bleus quand ils tombent de part et d’autre de la frontière goluboy/siniy, et que cet avantage disparaît quand on occupe leur mémoire verbale par une tâche parallèle. Le mot ne change pas l’œil, il accélère le tri.

En clair : votre frontière dit quelque chose de votre rétine, de votre écran et de votre langue maternelle, et pas grand-chose de votre caractère. Les pages qui transforment ce test en portrait psychologique vont bien au-delà des données. Quant à la part exacte de la langue face à la physiologie, les études ne concordent pas : l’effet russe porte sur une vitesse de tri, pas sur la couleur perçue, et les chercheurs discutent encore de sa portée.

Le vert et le bleu dans le langage des symboles

L’historien Michel Pastoureau a consacré un livre à chacune des deux couleurs : Bleu. Histoire d’une couleur en 2000, Vert. Histoire d’une couleur en 2013. Le bleu, peu considéré par les Romains, s’impose à partir du XIIe siècle avec le manteau de la Vierge et l’azur des armoiries royales, jusqu’à devenir la couleur préférée des Européens dans les enquêtes. Le vert reste ambigu : jeunesse et espérance, mais aussi hasard, instabilité et tapis de jeu, d’autant que ses pigments ont longtemps été chimiquement capricieux.

En astrologie, les tables de correspondances varient d’un auteur à l’autre. Beaucoup donnent le vert à Vénus, dont le métal, le cuivre, se couvre de vert-de-gris, et le bleu à Jupiter, planète de l’horizon large. Les couleurs attribuées aux douze signes du zodiaque changent tout autant selon les sources. Les lectures par élément rattachent plutôt le vert à la terre et le bleu à l’eau ou à l’air, une logique que je détaille avec les quatre éléments en astrologie.

Voir bleu, voir vert : ma lecture pour le jeu

Pour lire votre résultat comme un jeu, voici ma version. Ceux qui tirent le turquoise vers le bleu privilégient la distance : le ciel, la mer vue de loin, le recul avant de décider. Ceux qui le tirent vers le vert privilégient le proche : la feuille, le sol, ce qui pousse sous la main. C’est une lecture de symboles, au même titre que celle des couleurs dans les arcanes majeurs du tarot de Marseille, où le bleu, le rouge, le jaune et la chair ont chacun leur rôle.

Gardez cet usage ludique plutôt que la version « votre couleur révèle votre personnalité ». Si une couleur revient avec insistance dans vos journées, la question relève plutôt de la lecture des signaux et symboles du quotidien. Et si vous aimez les choix à l’instinct, celui de la porte à ouvrir en premier fonctionne sur le même ressort : on choisit vite, on lit ensuite.

Turquoise, cyan, sarcelle : qui a raison ?

Pourquoi certaines personnes voient bleu et d’autres vert ?

Le turquoise produit un signal intermédiaire entre les cônes sensibles au vert et ceux sensibles au bleu. La frontière de chacun dépend de sa physiologie, de sa langue et de son écran. Personne ne se trompe : chacun classe un signal ambigu.

Le turquoise est-il bleu ou vert ?

Ni l’un ni l’autre : c’est une teinte située entre les deux, autour de 175 à 185 sur le cercle HSL qui va de 0 à 360. Dans le test de 2024, la majorité des participants a rangé le cyan pur du côté du bleu, avec une frontière médiane vers 174 ou 175.

Le test ismy.blue est-il fiable ?

Il situe fidèlement votre réponse sur un écran donné, à un moment donné. Son auteur reconnaît que l’étalonnage du moniteur, la lumière ambiante et le mode nuit faussent la comparaison. Refait sur un autre appareil, le résultat bouge souvent de quelques degrés.

Quelle langue n’a pas de mot pour le bleu ?

Plusieurs langues réunissent bleu et vert sous un seul terme, comme le himba avec buru ou le vietnamien avec xanh. Le japonais ao a longtemps couvert les deux. Les linguistes parlent de langues « grue ».